Cela faisait trois jours qu'En'Aled,
le Nabak, s'était retiré de
l'aréopage d'Ekbir pour délibérer.
Il avait entendu bon nombre de personnes pendant ces longs
mois mais bien peu de ces héros dont
il attendait la venue. Pourtant plusieurs sont venus à sa
rencontre et il a fait mandé les bardes
alentours pour entendre les histoires de ceux qui
n'osaient venir jusqu'à lui. Les érudits et les simples
admirateurs qui lui avaient offert gîte et couvert dans la
cité pendant ces longues journées où il donnait audience,
se perdaient en conjectures sur l'identité du conteur qui
se verrait récompensé.
C'est l'heure où le soleil
du matin vient projeter l'ombre démesurée du rocher jusqu'à
l'entrée de la Voie sacrée
qu'En'Aled choisit pour s'exprimer :
"J'ai entendu mille
histoires contées par mille visages. Qu'elles soient
racontées par des faris
au grand coeur ou de simple gens
venus courageusement jusqu'ici, elles m'ont étonnés par
leur diversité et leur couleur : parfois émouvantes,
parfois drôles, parfois tristes.
On m'a conté des histoires emplies du goût
du sang, de soifs de revanche,
des histoires hallucinantes de métamorphoses
à la nuit tombée et d'hallucinations diverses, des
histoires mystérieuses de peuplades
sauvages, de vocations troublées par des rencontres
fortuites ou de lignées salies
par de vilains canards noirs..."
"Pourtant, j'ai choisi
de récompenser celui qui n'a pas eu d'histoire ou plutôt
plus. Celui qui a souffert des maux
indescriptibles pour une raison qui lui échappe
encore aujourd'hui. Son histoire ou plutôt ses rares
souvenirs cachent le passé d'un homme qui pourrait tout
aussi bien être le pire ou le meilleur. Pour le mystère et
l'espoir que représente une telle aventure, et quelles que
soient les rumeurs qui courent sur son peuple, je récompense
aujourd'hui Elendär, le Fils
de la Mer. Qu'il vienne vers moi, je répondrai à ses
questions ou s'il préfère des récompenses plus matérielles,
lui offrirai mes recommandations"
D'abord les
cris, puis la sensation d'humidité, enfin la lumière qui
jaillit. Il pourrait s'agir des premiers souvenirs d'un
nouveau né, et d'une certaine manière il s'agit de cela.
Ce sont mes "premiers" souvenirs, des souvenirs
qui remontent à quatre ans. Quatre ans, quelle ironie, moi
dont l'age doit excéder un siècle.
J'étais le prisonnier, la victime des sorciers Ataphades,
les descendants maudits des mages Sulois et des nécromanciens
Ur-Flan. Lorsque les Prêtres d'Al'Akbar m'ont trouvé au
fond de cette cale, j'étais plus mort que vif, presque
complètement vidé de mon sang - N'aurais-je pas été dans
cet état, que mes sauveurs n'auraient sûrement pas hésité
à me rajouter à la liste des ennemis abattus.
Ils m'ont sorti de la cale, et après ont nettoyé mes
blessures, puis ils m'ont allongé sur une couverture à
l'ombre de la voilure. Je me rappelle des mots du prêtre
"Laissez le reposer ici, nous avons fait tout ce qu'un
homme peut faire, je laisse maintenant Al'Akbar décider si
cet être mérite de vivre", et j'ai survécu...
Durant les deux semaines du voyage de retour, on m'a donné
à manger et à boire, mais nul n'a essayé de me parler, ce
n'était pas important car je ne savais pas parler leur
langue, en revanche, jour après jour, je comprenais de
mieux en mieux la langue de ceux qui m'entouraient.
De Fashtri, je me souviens de l'impressionnante Citadelle,
pas des salons d'honneur, non, des cellules. Rien à voir
avec la cale puante d'où l'on m'avait extrait, mais des
cellules quand même. Je pense que je n'en serais jamais
sorti si, quoique la longévité du métal ne soit pas nécessairement
supérieure à celle d'un elfe, si je ne m'étais pas adressé
à mon gardien. Ils croyaient que j'étais débile, un
simple d'esprit, la parole m'a ouvert les portes de la
reconnaissance, j'étais un objet, je devenais un être.
A partir de ce moment, mon sort s'est amélioré, j'ai quitté
ma cellule pour une chambre plus confortable. Le chapelain
de la citadelle s'est intéressé lui même à mon cas. Il a
essayé d'analyser et de soigner mes désordres mentaux,
mais sans résultat. Durant les quelques semaines passées
à son contact, j'ai appris à parler et lire l'ancien
Bakluni. Si le Saint Homme était impressionné par cette
performance, il fut complètement abasourdi lorsque j'ai
spontanément commencé à décrypter des documents en
Draconique. Des connaissances me revenaient subitement,
comme autant de souvenirs de mon ancienne existence.
Incapable d'identifier mon mal, et inquiet de me voir maîtriser
des connaissances ésotériques, il a obtenu que je sois
placé sous la tutelle du Zashassar.
De ma période au Zashassar, je ne parlerais que de ce qui
me concerne. Pendant toute la durée de mon séjour les
Zashassaris ont été juste avec moi, ils n'ont jamais rien
sollicité que je n'aie voulu leur donner, et je fis de même
avec eux. J'ai partagé la vie des élèves, mais de nouveau
les connaissances arcanes ont afflué en moi. En quelques
semaines, j'en savais autant, voire plus que les plus
anciens d'entre eux. Très rapidement, j'exerçais la
fonction de répétiteur, et d'assistant de Teleb'kazir, le
maître alchimiste.
Les sages du Zashassar, ont bien sur essayé d'élucider le
mystère de mon passé. En ce qui concerne mes origines, il
sont certains que j'ai été capturé dans les royaumes situés
à l'ouest du bassin bakluni. Les elfes de mon type
n'existent pas dans les pays du Ponant connu, et il
semblerait que je sois plus petit que les elfes Féeriques
du Flanaess Central. En ce qui concerne mon histoire récente,
ils sont convaincus que les Ataphades m'ont drainé non
seulement de mon sang mais également de mon essence et de
mes souvenirs dans un processus similaire à celui qui
permet de réaliser de potions de longévité.
Je suis resté 3 ans au Zashassar, mais les elfes sont faits
pour vivre sous la lumière du soleil et de la lune, et non
pas dans les sous-sols chargés d'effluves arcanes d'un bâtiment
millénaire. Lorsque j'ai voulu partir, nul ne m'a retenu,
et me voilà maintenant sur les routes d'un pays hostile et
d'un monde entre deux guerres. Je n'ai pas eu le courage de
repartir vers l'ouest, je ne suis pas encore prêt à
affronter un passé qui n'est plus le mien. Je suis né il y
a quatre ans… et j'ai tant à découvrir.